Pourquoi je ne me fais pas draguer ?
On aimerait comprendre pourquoi certaines personnes prĂ©tendent se faire draguer alors que nous, on attend toujours un clin d’Ĺ“il. Pourquoi on ne m’accoste pas, moi, jolie demoiselle ? EnquĂŞte avec Nathalie L. Brignoli, spĂ©cialiste des relations amoureuses et auteure de « Le chaos de la sĂ©duction moderne ».
La drague, au choix, est un souvenir d’enfance (lundi, je le drague, je veux sortir avec lui) ou un truc qui n’arrive que dans les films (ou aux autres). Le beau garçon accoudĂ© au bar qui jette un regard mystĂ©rieux avant de venir nous demander si on vit encore chez nos parents n’existe visiblement pas dans notre rĂ©alitĂ©. Dure rĂ©alitĂ© ? Quand d’autres prĂ©tendent avoir croisĂ© l’amour dans la rue, au restaurant ou Ă la plage, on en est Ă s’interroger sur notre sex appeal. S’il y a trente ans, nos parents se rencontraient en boĂ®te en deux sourires, on a beau montrer nos dents, rien n’y fait. Pourquoi les hommes ne viennent-ils pas nous demander notre numĂ©ro ? On pue, on fait peur, on a l’air en couple ou dĂ©sespĂ©rĂ©e ? Est-ce notre faute ou celle d’une Ă©poque qui voudrait que les codes de sĂ©duction aient changĂ© ? Pour comprendre, nous sommes parties Ă la recherche des coupables (en flippant : et si mes fesses Ă©taient simplement trop molles ?) avec Nathalie L. Brignoli, spĂ©cialiste des relations amoureuses et auteure de Le chaos de la sĂ©duction moderne (Ed. Favre).
Coupable n°1 : les applications de rencontres et les habitudes 2.0 qui vont avec
On ne va pas se mentir : Tinder, Happn, Once et cie font aujourd’hui partie de notre quotidien amoureux. Ces applis nous facilitent la tâche, de prime abord. On veut de l’homme, du choix, on en a ! Mais leur usage, dĂ©sormais banalisĂ©, est venu troubler nos habitudes en matière de drague. Pourquoi lever les yeux dans la rue ou au bar alors que notre tĂ©lĂ©phone nous offre Ă portĂ©e de clic des dizaines de rencontres possibles ? « Quand Internet et les sites et applis n’existaient pas, il n’y avait pas d’autre alternative que de draguer dans la vie : travail, rue, boĂ®tes de nuit. Et de superbes histoires pouvaient dĂ©marrer par une rencontre d’un soir« , introduit Nathalie L. Brignoli, qui propose dans son ouvrage une sĂ©rie de tĂ©moignages d’hommes et femmes « victimes » du chaos de la sĂ©duction moderne. Nombreux se rejoignent : « Il ne se passe plus rien dans la rue. » Parce que tout se passe online. Inutile de s’aborder, de faire l’effort, cĹ“ur qui bat et papillons fous, puisque notre smartphone nous propose un confort double : d’une part, pas la peine de draguer cette personne qui passe puisque l’appli regorge d’autres bruns et blonds, d’autre part, il sera plus simple de trouver les mots derrière un Ă©cran que sur la piste de danse.
En ça, Happn a voulu rĂ©agir en nous proposant d’aborder qui l’on croise. Bonne idĂ©e pour les cĹ“urs timides et les pas pressĂ©s, dans un monde oĂą draguer paraĂ®t aujourd’hui presque mal venu : une dĂ©marche cavalière, osĂ©e, qui laisse penser qu’on est lĂ pour un coup vite fait. Mais si Happn Ă©tait bien partie, l’appli est utilisĂ©e comme Tinder. On regarde qui on a croisĂ© lorsqu’on avait les yeux sur notre tĂ©lĂ©phone. Etre connectĂ© ne devrait pas empĂŞcher de jeter un Ĺ“il au monde qui nous entoure. « Rien ne vaut une rencontre directe, vue, toucher, vibrations, regard. C’est beaucoup plus sensuel, plus significatif et plus fort que de dĂ©marrer virtuellement, en feuilletant un catalogue comme au supermarché« , prĂ©vient Nathalie L. Brignoli, qui invite chacun Ă renouer avec la magie du rĂ©el.
Coupable n°2 : les codes esthétiques qui me font passer pour un thon
Lorsque les regards nous passent dessus Ă la vitesse d’un bolide sans nous adresser la parole, la remise en question est facile (suis-je moche ?) et la conclusion rapide : je ne fais pas envie. Les canons de la beautĂ© relayĂ©s par la presse, la mode, mais aussi les crĂ©ateurs des sites de rencontres, ont créé une Ă©chelle sur laquelle on se positionne naturellement. « Nous vivons dans un monde oĂą les produits sont comparĂ©s, Ă©valuĂ©s entre eux, dĂ©cortiquĂ©s« , dĂ©crypte notre experte. Alors forcĂ©ment, nos complexes s’expriment et voilĂ que l’on dĂ©signe comme coupables notre corps ou notre visage.
Inutile de penser Ă la place des hommes, qui sont certes susceptibles de revoir leurs exigences Ă la hausse, mais qui s’intĂ©ressent aux femmes « vraies », comme le prĂ©cise Nathalie L. Brignoli : « Les tĂ©moignages masculins le disent très bien, les hommes ne cherchent pas la perfection physique, ni une femme maigre ou parfaite ou refaite, mais une femme qui a du charme, bien dans sa peau et qui dĂ©gage de la sensualitĂ©. » Alors restons nous-mĂŞmes, bien dans nos pompes, et n’oublions pas qu’une attitude positive fait envie. Les canons de la beautĂ© ne sont coupables que si on se compare.
Coupable n°3 : l’Ă©galitĂ© des sexes
« L’Ă©galitĂ© homme femme, d’un point de vue sĂ©duction, n’est en rien ‘sexy’« , notifie notre spĂ©cialiste. Aujourd’hui, nous revendiquons notre indĂ©pendance et la vivons, notamment d’un point de vue amoureux. Mais face Ă notre assurance et notre « besoin de personne » – souvent induits – les hommes ne savent plus comment s’y prendre. « Je pense clairement qu’une femme hyper indĂ©pendante, qui court toute la journĂ©e, et travaille comme une forcenĂ©e – en laissant entendre qu’elle s’en sort bien toute seule – n’est pas forcĂ©ment très attirante pour les hommes. » VoilĂ qu’ils se sentent inutiles et complètement perdus : les codes de sĂ©duction ne sont plus les mĂŞmes. Avant, l’homme faisait la cour, payait le verre et rappelait après le premier rendez-vous. On savait Ă quoi s’en tenir via des règles tacites qui indiquaient la voie.
DĂ©sormais, la femme est devenue un homme comme un autre, qui drague si elle en a envie, cumule les aventures si c’est son truc et brouille les pistes. Parce qu’au fond, elle dĂ©sire l’amour, le vrai. Alors, aborder ou pas ? Toutes les mĂŞmes ? Qu’est-ce qu’elle veut ? Et si elle prĂ©fĂ©rait venir me parler ? Et si elle me trouvait vieux jeu, macho ou irrespectueux ? Et c’est ainsi que la boucle se boucle via des applis qui proposent leurs propres règles et permettent de discuter pour cerner les envies de chacun sans avoir eu Ă faire un premier pas rĂ©el. Quoiqu’il arrive, assumons et affichons nos dĂ©sirs clairement sans jouer Ă la fille qui se fiche de l’amour si elle n’attend que ça.
Source : Journal des femmes


