Luttes et progrès : l’incroyable évolution de l’autonomie financière des femmes en France

Il y a plus de soixante ans, une loi a permis aux femmes mariées de travailler et d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari. Retour sur l’évolution de leur autonomie financière en France.

Une histoire longue de restrictions

Depuis le Code civil de 1804, la femme mariée était considérée comme une mineure incapable. Elle ne pouvait pas travailler sans l’accord de son époux, et ses biens — qu’ils soient communs ou propres — étaient gérés uniquement par son mari. Seules les veuves et les femmes célibataires jouissaient alors d’une autonomie financière.

Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle, avec la loi du 9 avril 1881 puis celle du 20 juillet 1895, que les femmes mariées ont pu ouvrir et utiliser seules un livret d’épargne. À cette époque, cette mesure visait à protéger la famille et à éviter que l’argent ne soit dépensé rapidement, car la femme était alors vue comme la gardienne du foyer. La période d’industrialisation voit de nombreuses femmes travailler hors du domicile, mais leur seul outil financier demeure longtemps le livret d’épargne.

Les premières avancées législatives

Une étape clé intervient avec la loi du 13 juillet 1907, qui donne aux femmes employées la liberté de disposer de leur salaire. Cette réforme marque une rupture avec le Code civil de 1804 et constitue une étape majeure vers leur émancipation. Pendant la Première Guerre mondiale, les femmes prennent une place importante sur le marché du travail et gèrent leur quotidien sans l’aide des hommes, partis au front. Mais après la guerre, elles sont renvoyées au foyer, et leur droit de vote leur est encore refusé.

Les droits des femmes évoluent progressivement. En 1938, une réforme leur redonne la capacité civile, leur permettant d’obtenir seules leurs documents d’identité. Ce n’est qu’en 1965, vingt ans après le droit de vote, qu’elles peuvent ouvrir leur propre compte bancaire ou exercer une profession sans l’autorisation de leur mari. La loi institue aussi la communauté de biens réduite aux acquêts, régime par défaut.

Vers une égalité encore imparfaite

En 1985, une loi transpose une directive européenne et établit l’égalité financière dans les couples. Cependant, l’autonomie financière ne signifie pas encore une gestion totalement égalitaire. Le mari conserve le pouvoir d’administrer seul les biens communs, même si des contrôles et des consentements sont requis pour les décisions importantes. En 1967, les femmes obtiennent le droit d’entrer en Bourse et de spéculer. En 1970, la notion de chef de famille est supprimée.

Les années 1970 voient l’accès progressif des femmes aux outils bancaires, comme le chéquier puis la carte bancaire. Pourtant, leur représentation dans le secteur bancaire reste stéréotypée, considérée comme la gestion du budget familial. Ce n’est qu’à partir des années 1980 que les banques reconnaissent la capacité des femmes à gérer leurs finances. La bancarisation s’accélère : en 1966, seulement 18 % des foyers ont un compte, contre plus de 90 % en 1985. Une loi impose aussi que les salaires soient versés sur un compte séparé.

Les enjeux actuels et futurs

La législation continue d’évoluer pour renforcer l’indépendance financière des femmes. La loi Rixain, adoptée en décembre 2021, oblige à verser salaires et prestations sociales sur un compte au nom de leur titulaire ou cotitulaire, pour lutter contre les violences économiques. Jusqu’alors, la rémunération pouvait être versée sur le compte du conjoint, qui pouvait en disposer librement.

Une réforme de septembre 2025 a aussi instauré le taux d’imposition individualisé pour chaque membre du couple, afin d’éviter que la femme, souvent avec des revenus inférieurs, ne soit plus lourdement imposée.

Le sous-investissement des femmes est un problème majeur. C’est un manque à gagner pour elles, car elles sont moins armées pour assurer leur autonomie financière et leur avenir

Marie-Anne Barbat-Layani, présidente de l’AMF

Malgré ces avancées, des stigmates persistent. Selon l’Observatoire du sens de l’argent, beaucoup de femmes s’estiment moins compétentes en matière financière. Elles privilégient souvent des placements moins risqués, comme les livrets, et sont sous-représentées dans l’investissement en Bourse (38 % en 2025). Leur situation financière, avec des revenus et un patrimoine inférieurs à ceux des hommes, explique cette tendance.

Il reste encore beaucoup à faire. Selon Sylvie Gautier, l’autonomisation financière est un processus lent, mêlant changements juridiques, culturels et économiques. L’éducation financière dès le plus jeune âge et l’égalité salariale sont essentielles. En 2024, le salaire moyen des femmes dans le secteur privé reste inférieur de 21,8 % à celui des hommes.